Arts textuels

Un seul coup

Mélanie BOILARD

Il s’est toujours demandé s’il était facile de tuer quelqu’un, le nombre de coups nécessaires au trépas; toujours ces mêmes questions, ces observations attentives des scènes de meurtre dans les films, cette fascination envers les corps tombés raides morts et les yeux, aussitôt fermés, des cadavres. Aujourd’hui, il a voulu savoir une fois pour toutes. Il a voulu voir le sang s’échapper d’une plaie béante et se mélanger à la neige qui tombe du ciel. Cacher la grosse bouteille de bière sous son manteau à la sortie du bar. Suivre l’homme à peine capable de se tenir debout une fois arraché de son siège. Marcher dans ses traces jusqu’à la voiture stationnée derrière le bar, à l’orée du bois. 

Il apprécie tout de suite le bruit du verre fracassé sur la tête de l’homme. Un seul coup, s’était-il dit. Un d’abord. Pour voir. Mais, l’intense frisson qui le parcourt et lui fait perdre ses moyens n’était pas attendu. Un deuxième coup, la terreur et l’incompréhension sur le visage de l’homme, plusieurs coups encore, tous plus délectables les uns que les autres. La main saigne aussi, les deux plaies se mélangent, ce n’est plus la bouteille qui percute le crâne, c’est le poing. Il ignore à quel moment l’homme s’est effondré. 

Des voix immobilisent la main : les employés quittent le bar plus tôt qu’à l’habitude. Il jure en silence, le mot ne quitte pas ses lèvres tant il est essoufflé, puis il commence à marcher, traîne le lourd corps derrière lui. Il connait la construction délabrée et le bois derrière celle-ci pour les avoir observés et fréquentés au cours des dernières semaines. Analyser les lieux, les employés, les habitués. Ceux qui se saoulent soir après soir. Observer cet homme les yeux perdus au fond de son verre, un téléphone muet à la main.  Ils ont discuté plusieurs heures, plusieurs soirées. Cette nuit-là, l’homme lui a montré des photos de ses filles, éloignées à cause du divorce. Personne pour l’attendre ou le chercher. Quand, à 3 h du matin, ils sont sortis, l’homme ne pouvait se douter de rien. Ce n’est qu’au deuxième coup de bouteille qu’il a compris la mise en scène. 

Le plus difficile n’est pas de tuer quelqu’un. C’est de porter le corps à la rivière. S’en débarrasser proprement. La neige ne devait pas être si épaisse. Elle l’empêche de voir où il met les pieds. Les flocons tombent sur ses cils, fondent, l’aveuglent. Ils s’accumulent dans ses cheveux et sur l’homme qui glisse derrière lui, silencieux. Au sol, la neige camouflera au moins les traînées de sang. Trop d’éléments qu’il n’avait pas prévus, pense-t-il alors que la rivière se dessine derrière les arbres. Il aurait dû réfléchir davantage. Observer plus. Peaufiner son plan. Ne pas satisfaire sa curiosité sur un coup de tête. Rester calme en voyant la plaie béante et les sangs mélangés sur sa main.

Il sue. Ou alors c’est la neige qui fond sur son visage. Derrière lui, des chuchotements et des bruits de pas. Il interrompt sa marche et sa respiration, tend l’oreille. Rien. Ses bottes recommencent à crisser doucement sur la neige, le chuchotement reprend, il accélère la cadence, il espère soudain la neige plus abondante. Voilà la rivière, jamais endormie, jamais gelée. Les chuchotements se sont rapprochés, sont devenus des voix qu’il devine à quelques dizaines de mètres, suffisamment fortes pour enterrer ses expirations bruyantes et saccadées. Il ne peut être découvert ainsi. Il avance le corps vers la rive abrupte, s’agenouille et, avec le peu de force qu’il lui reste, le pousse vers l’eau noire. Ses mains blessées le font souffrir. C’est lourd, un homme sans vie. 

Le corps ne glisse pas jusqu’à la rivière, il s’accroche dans les brindilles et les arbustes, sa descente s’arrête juste avant les vagues. Il voudrait hurler, repense aux voix qui le suivent, qui se font plus fortes;  il se tait, conscient d’être pris au piège, secoue ses mains pour contenir leur tremblement. Des faisceaux lumineux derrière lui captent soudain son regard. Ceux-ci ont certainement retracé ses pas et les traînées de sang encore visibles sous la neige. 

Il s’élance vers l’homme, son poids poussera le corps dans la rivière. Ses pieds heurtent la masse sombre qui reste bien en place. Le corps est immobilisé contre un monticule de roc. Il lui faudrait tirer le lourd manteau une nouvelle fois, d’un côté ou de l’autre, afin qu’il continue son chemin vers les profondeurs.

Les voix sont tout près. Les rayons de lumière passent au-dessus de sa tête, fouillent le cours d’eau et l’autre rive. Il n’a plus de temps à perdre. Ses mains reprennent place sur le manteau poisseux. 

Et s’arrêtent net. 

Les yeux le fixent, grand ouverts. Un instant, il se demande si l’homme est bien mort. Mais les paupières sont immobiles, la neige a commencé à s’accumuler sur le visage, sur la cornée.

Il n’avait jamais vu de globes oculaires sans vie. Cette pâleur profonde, ces pupilles qui se referment sur elles-mêmes. Enfin, chuchote-t-il. Un rire monte dans sa gorge, il ne le retient pas, et ce son étrange et inconnu le stupéfait, le soulage, le libère. 

 

Mélanie BOILARD grandit en Beauce avant de s’établir à Sherbrooke. Après un baccalauréat en psychoéducation, elle s’inscrit à la maîtrise en création littéraire à l’Université de Sherbrooke. Elle écrit de nombreux textes qu’elle tente, parfois, de faire connaître.

Image : The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, Prints and Photographs: Print Collection, The New York Public Library. "Les corbeaux." The New York Public Library Digital Collections. 1874 - 1888. http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47da-4289-a3d9-e040-e00a18064a99