Arts textuels

Harpies

Hani FERLAND

Hani FERLAND

J’ai tapé ton nom dans la barre de recherche. Au cas où je tomberais sur ta face.
Je voulais savoir si tu t’en étais sortie avec l’affaire qu’on appelle la vie.

Parce qu’à la petite école, on t’en a fait baver en calvaire.
T’avais rien pour toi.
T’étais laide.
Vraiment laide.
Tes dents étaient toutes croches.
Toutes jaunes.
T’étais maigrichonne pis t’avais pas mal de poil dru sur les bras.

Les rares fois où on a vu ta mère, on a compris pourquoi t’étais laide de même. C’était pas une mère ça. C’était un colosse évadé de prison pogné dans une peau de madame.

Tes cheveux étaient tout le temps gras. Tout le temps sales. Le monde crachait leur gomme dedans. Et ta voix. Comme en constante mue. Des fois aiguë, des fois grave, jamais sur la note. Les chiens hurlaient quand tu parlais.

Les gars à la récré visaient inlassablement ta face avec leurs ballons. T’étais une cible de choix. Tu bougeais même pas. Courir aurait été pire. T’en aurais mangé toute une au rack à bécyk à la sortie des classes.

Pis t’étais épaisse.
Vraiment épaisse.
Comme si t’avais jamais eu personne pour te montrer à réfléchir. Comme si toute ta petite enfance, tu l’avais passée embarrée dans ta chambre.

La première fois que je t’ai vue, je savais même pas si t’étais une fille ou un gars. Tu marchais près d’un autobus jaune, un sac à dos plein de trous pendant à l’avant-bras. Ce que je savais, c’est qu’il fallait pas t’approcher sinon on risquait de devenir nous-mêmes des parias de la cour d’école.

Une fois, tu as dit que ton père t’avait violée. Au lieu d’attirer la sympathie, t’as reçu une giclée de railleries pis une grande poussée dans le dos.
Tu es mal tombée.
La face la première dans une colonne de ciment.
Ta bouche laissait couler des lampées de sang. Quelqu’un a crié que t’étais dégueulasse de saigner de même, que t’allais répandre du sida partout.

Moi, j’étais une p’tite sauvage de la campagne, élevée dans la douceur, la ouate, l’amour pis les valeurs judéo-chrétiennes qui consistaient à aimer son prochain, même si le concept de prochain était ben vague dans ma tête. C’est à la maternelle que j’ai rencontré des prochains pour la première fois.

Et ça m’a dégueulée quand même.
En regardant la harde te dévorer en laissant rien que ton cœur pourrir à terre, j’avais juste le goût de faire des fingers à mes prochains pis crisser mon camp chez nous.

 

À un moment donné, j’en pouvais juste plus de voir le monde te garrocher des insultes. Je me suis dit que j’allais être une Jean Airoldi avant le temps, que j’allais t’inviter chez nous pis te donner du linge qui avait un peu plus de bon sens. J’allais demander à ma mère de te couper les cheveux comme du monde. T’allais survivre que je me disais. Ton nouveau look allait tout effacer. Le monde redeviendrait beau. Avec des arcs-en-ciel.
Le début d’un temps nouveau, t’allais devenir un oiseau.
T’allais t’envoler, enfin.
Voler plus haut que les harpies piailleuses qui t’attaquaient éternellement à coup de bec. T’allais être au-dessus de toute. Les ailes ben ouvertes. La face dans le vent. Les yeux fermés. Grisée par une paix intérieure juste à cause d’une couple de t-shirts pis d’une nouvelle coupe de cheveux.

Mais comme t’étais épaisse, tu t’es mise à le dire à tout le monde. Ça fait que mes prochains se sont revirés contre moi pour me traiter de criss de gueuse. Ça fait que j’ai pas eu envie d’être associée à toi. Tu comprends, la loi de la jungle. J’voulais ben t’aider, mais je voulais pas finir avec ma face dans un beam de ciment pour avoir voulu te sortir de la fiente. Je t’ai laissée tomber. Je m’excuse même pas.

T’avais couru après.

 

J’ai tapé ton nom dans la barre de recherche, voir si tu t’en étais tirée. Si quelqu’un, outre ton père, avait fait de la sexualité avec toi et t’avait transformée en mère. Peut-être quelqu’un de très laid aussi, mais avec un beau cœur. Et que deux laids, ensemble, donneraient du beau, quelque part.
Ça se peut.

J’ai trouvé 14 filles portant ton nom. Aucune n’avait ton singulier faciès. Fait que je sais pas ce que tu es devenue,  mais j’espère vraiment que t’as crissé ton camp ben ben loin, genre sur la Côte-Nord, pis que tu t’es rebâti une identité. Que tu t’appelles Jacynthe Roy-Bibeau maintenant pis t’as 3 enfants qui n’ont aucune idée de ton passé de marde. Que tous les jours avant de les envoyer à l’école, tu leur brosses les cheveux, tu les débarbouilles du Nutella qui a séché au coin de leur bouche, tu les serres ben fort dans tes bras pis tu leur promets que la journée va passer vite. C’est vrai qu’elle va passer vite parce que tes enfants ont plein d’amis eux autres. Y mangent pas des roches à la récré de 9 h 30. Ni à celle de 14 h. Y braillent pas leur vie dans les casiers eux autres.

J’espère aussi qu’un jour tu vas faire comme Carrie, la fille dans le roman de Stephen King qui mange un seau de sang de porc sur la tête en plein bal de fin d’année pis qui pogne les nerfs solidement.
Débarquer chez tous les ostis de la p’tite école pis les achever comme faut. Avec tes pouvoirs télékinétiques.
Ou au lance-flamme au pire.  

Je comprendrais.

 

Hani FERLAND collectionne les boîtes à musique. « J’en ai au moins 3 ! » dit-elle, fièrement.
Son plus grand rêve était de devenir Fanny Lauzier dans La grenouille et la baleine. Ça ne s’est jamais produit. Ce pourquoi Hani est devenue, avec les années, une dame aigrie.
On peut la lire aux Agitateurs Chroniques dans le journal La Nouvelle de Sherbrooke.
Son style littéraire fait fâcher les madames qui n'aiment pas le joual.
Mais Hani Ferland continue.
Parce que son style littéraire fait aussi sourire d’autres madames qui aiment ça, le joual. 
Flatter des chats, photographier des affaires, espérer un jour toucher les cheveux de Dee Snider et bien faire pousser des enfants font partie de son quotidien.