Arts textuels

Prolégomènes à une étude rough and tough de type FUCK YOU sur la tolérance

Nicholas GIGUÈRE

 

ouvert
ça se montre ouvert gros comme le bras
pour se donner une bonne conscience
ça se veut tolérant
TOLÉRANT
je pète ma coche
solide
la tolérance
qui revient souvent à la tolérance zéro

répression systématique
c’est un peu comme les pubs de Dove
avec des filles un peu toutounes
c’est vouloir s’assurer une place au paradis
en utilisant même pas un ascenseur
s’il est terrestre c’est encore mieux
siéger au panthéon de la bienfaisance et de la mauvaise foi
croyez en notre discours et en notre produit
et vous serez sanctifiés
et hosannah si ça vous chante
c’est cultiver la duplicité et se garder la poker face
le vrai visage caché de la lune
intentions pures comme des diamants de sang
tolérance = accepter chez l’autre une différ(ANCE)(ENCE)
(crissez-moi patience avec Derrida)
qui serait normalement pas acceptée
c’est pas exiger (d’être hétéro)
pas interdire (d’être homo)
alors qu’on pourrait très bien le faire
tolérer = devoir composer avec une situation
accepter à défaut de
endurer
faire avec
tolérance = respect timide
faire avec quelqu’un une situation
qui nous fait chier
mais qu’on a pas le choix d’accepter
faut surtout pas scandaliser Pierre-Jean-Jacques
parfois ceux qu’on aime
mais ils sont au plus accessoires
faut pas scandaliser les voisins et le quotidien
rester content c’est important
no name

normal
on tolère les lundis
on tolère les matins d’hiver
quand le premier orteil posé sur le plancher glacé
nous prévient que ce sera une bonne journée
pour mourir
on tolère les pubs durant nos émissions préférées
mais Dieu
dans sa grande sagesse
a inventé la télécommande
ça fait qu’on change de poste
on tolère les files d’attente au Wal-Mart
mais j’avoue préférer sortir du magasin
pour tirer du gun en l’air
comme un redneck texan déçu par la mollesse de Bush
on tolère les fruits puckés et pourris du Super C
l’augmentation des prix
on tolère les voisins qui mènent un vacarme d’enfer

en baisant
et qui nous rappellent qu’on baise jamais
en tout cas pas autant qu’on le voudrait
notre vie sexuelle est comme Marie-Élaine Thibert
bien décevante
on tolère les voisins du dessus
qui font encore un party auquel on est pas invité
comme de raison il reste plus de place
pour des losers de bas étage comme nous autres
on tolère le voisin d’en dessous
qui fume comme une cheminée
et qui appelle la police comme un gros sans dessein
parce qu’on déplace une chaise à 8 heures du soir
et qu’il l’a entendu
on tolère les miaulages du chanteur de Coldplay
les simagrées de Bono
champion toutes catégories de l’hypocrisie
socialement acceptable
parce qu’il écrit des chansons pour le monde pauvre
LUI
ça l’empêche pas d’empocher des millions
d’être sur toutes les tribunes avec ses lunettes de soleil
et son air fendant Stephen Harper
on tolère la radio-poubelle

30 vies
Pimp ton char
pimp ton chum ton père ta mère
pimp ta blonde
pimp ta face pimp ta vie
on tolère les vieux cochons qui nous font de l’œil
les vieilles qui comptent leur change à l’épicerie
on tolère les initiations sur les campus
on tolère le gouvernement libéral
le manque de fonds dans les universités
on tolère la pollution de la planète
l’atmosphère qui fout le camp
les guerres pour des histoires de 25 cennes
ou de bonhommes 7 heures
on tolère le gaspillage de tous ordres
le manque généralisé
on tolère la margarine à défaut du beurre
les Ramen et les Kraft Dinner pendant les fins de mois
et tout le temps si on est étudiant
on tolère les bouchons sur le pont Champlain
les nids de poule qui décâlissent le char
on tolère les granolas et leur musique folk de pouilleux
on tolère l’hiver au Québec qui en finit jamais de finir
l’été qui arrive jamais
on tolère le manque de cash qui nous empêche
de voyager
de se payer des vacances dans le Sud
de faire chier le beau-frère en achetant une maison plus grosse que la sienne
on tolère les VTT et les motocross
en pleine rue et sur la grande route
on tolère la plupart des échecs
au moins ceux qu’on a oubliés
on tolère la roquette partout dans les restos
on tolère les douche bags et leurs midinettes en jogging
on tolère les douche bags tout court
on tolère les obsédés de la cote R et des seuils de réussite
on tolère le poulet pressé
on tolère les fins de session
les examens avant le Père Noël et la dinde du 24
les travaux botchés avant
on tolère Michèle Richard
au mieux Denise Bombardier
on tolère ceux qui parlent fort en public
pour se donner des airs de Jos Connaissant
les orthos pas capables de pisser dans la bol des toilettes publiques
les jobs plates mais nécessaires parce qu’alimentaires
les poètes de salon
si la poésie était moins malmenée massacrée
elle s’en porterait mieux
on tolère la bouffe pas achetable et mangeable du café CAUS de l’UdeS
on tolère le soleil trop fort
la vie trop débile
on tolère les témoins de Jéhovah qui frappent à notre porte le dimanche matin
si on est moins tolérant on les crisse dehors
on tolère les chats errants
parfois on les adopte
on tolère le manque de cul
les funérailles
on tolère le fait de devoir passer ses fins de semaine
à faire du ménage à torcher
on tolère les winners mais ils nous font souverainement chier
on tolère les losers mais ils nous ennuient
on tolère Liza Frulla
on tolère les vendeuses et les commis qui nous saluent tout le temps au Uniprix
les fonds de rang et les imbéciles heureux
(heureux les imbéciles car j’ai oublié la suite)
ceux qui nous toussent leur pneumonie sans mettre leur main devant leur face
on tolère les conducteurs qui s’arrêtent aux feux rouges et viennent près d’écraser les piétons
on tolère les ministres
on tolère le manque de sommeil
la dépression d’un proche
mais on lui fait bien comprendre
que personne pourra rien pour lui
s’il se botte pas le cul
on tolère les éboueurs qui nous réveillent chaque matin
on tolère ceux qui font la grève
on tolère les platitudes du beau-père qu’on rit jaune de force
avec un sourire stupide sur les lèvres
on se mord la joue pour s’empêcher de le traiter de grosse baudruche
on tolère la belle-mère et ses soupers mortels
le rôti de porc nous fait de l’œil
pendant que les patates pilées et les petits pois
nagent en perdition dans la sauce brune
on tolère Tout le monde en parle
en parlait en parle plus
on tolère les combats de boxe de Jean Pascal
on tolère ceux qui gaspillent les fonds publics
ceux qui nous fourrent aller-retour
ceux qui nous sortent leur litanie d’excuses de scout
quand ils se savent menacés
comme quand ils doivent comparaître devant la commission Charbonneau
je pense même qu’on leur donne de grandes claques dans le dos
de grandes claques de membres d’équipes sportives
de chums du Club Aramis
de membres d’un gang de rue qui en sont pas à leur premier meurtre
on tolère les gâteaux aux fruits
la crème glacée au chocolat et à la menthe
on tolère les autobus qui arrivent en retard
on tolère les rages de sucre
ou on mange du chocolat à cuisson Baker
on tolère la division des sexes
celle du travail domestique
l’écart grandissant entre les riches et les pauvres
le trou de la couche d’ozone
attendez
on me dit à l’instant
qu’il est en train de disparaître

excusez-la
on tolère l’ignorance
mais on pardonne pas à ceux qui s’instruisent
ils en savent toujours trop de toute façon
on tolère les religions
qu’est-ce qu’on ferait sans elles
une bande d’atomes affolés et surtout effrayés
face à la mort du corps
de la matière
on tolère les chantiers sur la route
les augmentations de tarifs des compagnies aériennes
si votre valise pèse plus de 20 kilos
on vous éjecte en plein vol
merci d’avoir voyagé avec Air Canada
on tolère les conducteurs qui vous coupent sur l’autoroute
on tolère le shamisen dans les restos asiatiques
on a l’impression qu’un vieillard plein de sagesse
pète toujours les trois quatre mêmes cordes
puis on engouffre rouleaux impériaux
sur beignets au gingembre
et on échappe au réel le temps d’un instant
on tolère les gros colons qui sacrent en public
pour compenser leur manque de vocabulaire
on tolère le monde aux cheveux gras
on tolère Éric Salvail
on tolère les famines
la vente de l’eau au plus offrant
les enfants soldats
la destruction sous toutes ses formes
les injustices partout
on tolère les délais à respecter
les échéanciers
on tolère la slush sous les bottes
on tolère l’intolérance
on tolère l’intolérable
on la finance même
on la revendique
comme un bijou qu’une cantatrice porterait pendant un grand gala
on tolère tout ça
mais depuis quand on doit tolérer l’homosexualité
j’en ai rien à torcher d’une société qui m’endure
comme on endure
une otite
une verrue plantaire
un mal de gorge qu’on essaie de guérir avec des Vicks
si je voulais guérir
je serais tout le temps pété à l’ecstasy
au moins j’aurais du fun
je veux rien savoir d’une société
qui m’accepte comme une attraction touristique
une bête de foire des années 1930
une monstruosité pour les promeneurs du dimanche
qui me lanceraient des peanuts
tout en sifflant d’admiration et d’étonnement
je suce des queues
et la terre fait le tour du soleil

 

Né en 1984, Nicholas GIGUÈRE a complété une maîtrise en études françaises à l’Université de Sherbrooke. Il poursuit, toujours à la même institution, des recherches doctorales sur l’évolution des périodiques gais au Québec. Il a publié des textes dans Le Crachoir de Flaubert, Les Écrits, Poème sale et Le Pied. Le recueil Marques déposées sera publié aux Éditions Fond’tonne au printemps 2015.