Arts textuels

La fin de l'épicerie

Marianne VERVILLE
 

Les jours s'empilent
dans un panier d'épicerie vide
au milieu du stationnement
on égrène les heures  
avant que les portes ferment pour de bon
que les vestiges de mon enfance
s'arrachent au présent
par des grues et des containers à déchets
le IGA va être démoli
reconstruit
trois kilomètres plus loin
en face d'un champ
et d'un vieux resto de poulet rôti
qui fait sa mue de propriétaire
annuellement depuis 1992

Dans ces villes nées
de l'effervescence des bungalows
des jumelés quatre pièces
sous-sol semi-fini
rien n'est immuable
pas même le paysage du mini centre d'achat
à proximité indécente de la track
accoté sur les convois de pétrole brut
tirés trois fois par jour
jusqu'à la tour enflammée de la Pétromont

Des fois ça sentait le gaz
la cheminée crachait du feu
protégés derrière nos fenêtres
on regardait les camions-citernes
vider leur ventre
dans les entrailles de la station-service
on jouait entre quatre murs
en attendant
que les vents du fleuve chassent
l'ivresse industrielle
des villes semi-autonomes

Sur les rives blafardes se dressent
des lotissements de parures
orgueil à la pelouse
servitude à la grande île
des citadins nourris au rêve
d’une bourgeoisie à assembler
en friables spécimens du succès
chacun s'épie de sa terrasse
se retourne in extremis
avant de croiser un regard
en plongée dans sa piscine

Le diésel  
fait tourner la ville
et le moteur de la pelle mécanique

À chaque mur effondré
je me sens enfant du commerce

qui s'est enfuie pour grandir
hors du désarroi
d’une opulence urbaine
insaisissable
je suis fille amère du 450
mais avec dans le cœur encore
cette affection désordonnée
pour un boulevard en rond
les caissières de carrière
et un voisinage piétonnier
qui s’effondre
avec le dernier acte
de cette grande surface suffocante
reliquaire des linoléums beiges
et des charmantes laideurs  
remplacée par d’autres commerces de tôle
et de pierres grises
qui n’auront jamais vu grandir
une fillette pleine de fierté
avec dix piasses en poche
partie seule acheter
les provisions de la famille
pour la fin de semaine

Dans le stationnement
un sac de plastique
se déchire aux branches
d’un bouleau perdu
sur la plate-bande
le long du boulevard
vol suspendu à travers
la poussière de démolition
le dernier sac s’accroche
à mes repères

 

Marianne VERVILLE est une poète et artiste de la parole établie à Sherbrooke qui parcourt les scènes littéraires depuis 2009. Elle a notamment participé au Victoria Spoken Word Festival 2014, pour lequel elle a reçu une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec, et au Canadian Festival of Spoken Word 2011, en plus d’avoir été finaliste à trois reprises des soirées Slam du Tremplin. En 2014, elle a publié Misères illimitées – Full-time Miseries aux Éditions Fond’tonne, puis elle a lancé son premier album, Les jours périlleux, ainsi qu’un spectacle solo de poésie-théâtre, Brassée. On a aussi pu la lire dans les revues Caractère et Écrit primal ainsi que dans les recueils collectifs Les mots du corps et Muses. Cliquez ici pour visiter son site web.

 

Pollution. Lac Mégantic, 2013.

         

 

 

                                                  Photo : Guillaume BOLDUC.