Arts textuels

Le dormeur

Étienne BERGERON

 

Il était étendu là, comme un vêtement mis à sécher. Sa pâleur s’harmonisait au lit du ruisseau. J’étais passé plus tôt la même journée sans rien voir. Ce n’est qu’à mon retour qu’il s’est dévoilé.

J’ai d’abord cru à un animal. Un cerf, peut-être. J’ai été choqué par sa nudité. Ensuite, par son immobilité. J’ai vite compris qu’il était mort. On ne s’étend pas nu sur un rocher, au milieu d’un ruisseau, en plein cœur de la forêt.

La vase collait à mes semelles, alourdissait chacun de mes pas. Je ne voyais pas plus loin que la courbe de son menton, pointé vers le ciel. J’ai détaillé ses mains pendantes, ses bras anguleux. Ses jambes se perdaient dans l’eau mouvante, leur donnant une impression d’infini. Son pubis était la seule tache sombre du tableau, et attirait mon regard. J’y revenais sans cesse.

Le seul moyen de voir son visage était de m’en approcher. Le courant était faible; je n’aurais pas de difficulté à m’y mouvoir. J’ai hésité un moment puis, en équilibre sur une jambe, j’ai délacé mon soulier gauche, puis le droit, les ai déposés tout près avant de retirer mes chaussettes. La vase s’immisçait entre mes orteils, fraîche et gluante. J’ai avancé un pied : l’eau était froide sans être glacée. Je m’y suis enfoncé à mi-mollet. Le fond était plus rocailleux que je ne le pensais. J’avançais à tâtons en prenant soin d’éviter les surfaces inégales.

Au pied du rocher, je me suis arrêté. Le bruit des remous m’enveloppait. Il n’y avait plus que lui et moi. À cette distance, je pouvais voir chaque muscle de son corps aminci par la mort, la vase sur son sein, l’ecchymose sur sa cuisse, les poils qui encerclaient son nombril, la mollesse de ses testicules. Du bout des doigts, j’ai frôlé sa cuisse. C’était la première fois que je touchais un mort. J’ai suivi les égratignures sur son corps, de sa hanche à sa pomme d’Adam, comme l’itinéraire sur une carte. Lentement, j’ai contourné le rocher sans détacher mon regard. Son visage m’est apparu. D’abord l’angle de sa mâchoire, puis un nez, une oreille, un œil. Ses yeux étaient grands ouverts, résignés. Sa bouche aussi, molle. Il n’avait pas eu une mort paisible. J’étais soulagé de ne pas le connaître. J’ai réalisé que l’homme était étendu de tout son long sur le rocher, bien au sec. Seuls ses pieds et ses mollets trempaient dans le ruisseau. Ce corps ne s’était pas échoué là : quelqu’un l’y avait sciemment déposé. J’ai jeté un regard circulaire autour de moi.

La crainte a rapidement fait place à un sentiment de culpabilité. M’enfuir, et laisser ce corps derrière moi, sans rien faire ? Après tout, je ne pouvais pas le transporter sur mes épaules jusqu’à l’orée de la forêt. Mais je doutais de pouvoir retrouver cet emplacement si j’allais chercher du secours en laissant le corps sur place. J’ai pensé à le porter jusqu’à la rive.

Je ne savais trop comment m’y prendre. Je me sentais la responsabilité d’user de délicatesse à son endroit; pas question de le traîner négligemment jusqu’à la berge. J’ai pris appui sur le rocher avec mon genou afin de mettre le corps plus à ma portée. J’ai agrippé son épaule et l’ai tiré vers moi le plus doucement possible. Je sentais sa peau frotter contre la pierre. J’ai essayé de glisser ma main sous son aisselle, puis dans son dos. Avec un peu de force, j’ai réussi à le soulever et à l’assoir. Sa mollesse me rendait la tâche difficile. J’ai failli tout laisser tomber lorsque sa tête s’est balancée vers l’avant, évitant la mienne de quelques centimètres. J’ai interrompu tout mouvement. Après quelques profondes inspirations, j’ai étiré mon autre bras vers ses jambes en m’accroupissant, et l’ai glissé sous ses genoux. J’ai soulevé le corps.

J’ai tenté d’équilibrer notre poids en l’appuyant contre ma poitrine, puis me suis mis en marche. Son corps m’empêchait de voir au sol. Arrivé sur la berge, j’ai perdu pied, et je me suis affalé, étendu sur cette masse de chair toute contorsionnée. Je me suis aussitôt dégagé, paniqué, me propulsant dans l’herbe sur le côté. J’étais essoufflé et couvert de boue. J’ai fermé les yeux un instant et me suis concentré sur le bruit du vent dans la ramure des arbres.

Lorsque j’ai rouvert les yeux, le corps était toujours là, à côté de moi, les pieds trainant dans l’eau. Il m’est apparu évident que je n’aurais pas la force de le transporter sur une longue distance. J’ai détaillé à nouveau chaque partie de son corps. Des gouttes perlaient sur sa peau. Je me suis relevé sur un coude, puis l’ai touché à nouveau. Sur le torse, cette fois. J’ai suivi du regard mes doigts qui glissaient lentement vers le bas, s’arrêtant pour encercler un mamelon, suivant le relief des muscles à peine développés. Ma main est remontée à sa bouche encore entrouverte pour y glisser un doigt. C’était plus humide que je ne l’aurais cru. J’ai trempé un doigt dans la vase et tracé une ligne qui partait de son menton en descendant jusqu’à son nombril. À l’orée du pubis, j’ai interrompu mon geste. Mon regard s’est laissé distraire par une nouvelle présence.

Sur le rocher où se trouvait le corps inerte quelques minutes plus tôt, se tenait un rossignol. Il sautillait sur place, observant les deux corps sur la rive. Puis, il s’est mis à chanter. Il a continué pendant quelques secondes encore et, effrayé par un craquement sur l’autre rive, s’est envolé.

J’ai continué à fixer le rocher un moment, observant le vide laissé par l’oiseau. Je me suis enfin relevé et j’ai repris le corps dans mes bras. Après avoir équilibré notre poids, je me suis avancé dans le ruisseau. Arrivé au rocher, j’ai délicatement posé le corps à son emplacement d’origine. Je me suis assuré que sa position était stable, que ses mollets trempaient bien dans l’eau, que sa tête et ses bras pendaient dans le vide. J’ai reculé de quelques pas. Insatisfait, je me suis rapproché pour ajuster l’angle de sa mâchoire. J’ai caressé ses cheveux, puis ma main a délicatement refermé ses yeux. J’ai regagné la rive.

J’ai enfilé mes bas et mes souliers avant que mes pieds ne se couvrent à nouveau de boue, puis me suis enfoncé dans la forêt. À plusieurs mètres du ruisseau, je me suis retourné.

À cette distance, on aurait vraiment dit un cerf.

 
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Né en 1990, Étienne BERGERON a complété un baccalauréat en études littéraires et culturelles à l’Université de Sherbrooke. Il travaille présentement à la rédaction d’un mémoire en recherche-création qui s’intéresse à l’écriture du corps chez Philippe Besson, et qui comporte la rédaction d’un court roman, Tu nous as caché les rivières. Il débutera des études doctorales à l’automne à l'UQÀM. Il a déjà publié dans Contre-jour: cahiers littéraires.