Arts textuels

Délicatesse et raffinement

Mélitza CHAREST

Plongeons dans l’hypothétique. Entrons dans l’histoire en prétendant que la voix qui parle dans ma tête ait l’autorité suffisante pour imposer des règles. Je vous préviens, je vais mentir. Le problème, c’est aussi mon jugement. Je n’en ai pas. Voilà, vous êtes en droit de tout ignorer et de retourner à vos occupations.

Alors, commençons. J’écris que je suis toute petite à ce moment-là. En tant que lecteur, vous savez déjà qu’un événement va avoir lieu, un événement qui va déclencher une émotion, un choc. Qu’il soit narré d’une manière post-moderne ou romantique, aucune importance. Je tente le coup. Je suis une toute petite fille. Déjà, une invraisemblance se dessine. Comment une toute petite fille pourrait avoir des pensées aussi développées? Peut-être à cause de la terreur permanente. Sa mère est toujours là à la surveiller. Elle veut anéantir la pureté. Il faudrait bien lui trouver un mobile, mais précisément, c’est ce qui lui manque.

On aurait beau tourner l’intrigue dans tous les sens, il n’y a rien qui pourrait figurer ici comme fondements aux agissements sauvages d’une femme qui, mal aimée dans son enfance, perpétuerait ses souffrances telle une adepte de la psycho-pop.

Ici, je ne mens pas, j’ai un dégoût profond pour les histoires qui essaient de me faire avaler que la femme qui souffre et qui raconte ses souffrances doit l’expliquer par les traumatismes de son enfance. Allons. Un peu de sérieux. Cette femme, elle est méchante ou non, mais il faut trancher.

Ce n’est plus la petite fille qui pense. Il y a des couches multiples. La petite fille pense, mais elle ne comprend pas tout ce que cela implique. Elle pense surtout qu’elle n’aurait pas eu à réfléchir si sa mère n’avait pas été si méchante. Si sa mère lui avait fait croire en la sécurité, elle aurait été docile. Il est vrai que le goût de la réflexion doit provenir d’un manque à combler. Il est impensable que quelqu’un veuille réfléchir à sa condition, je veux dire, réfléchir passionnément, viscéralement, douloureusement, pour rien. Il faut être malheureux pour souhaiter observer la nature humaine.

Trouve-t-on seulement du réconfort à réfléchir? Il faudrait lui demander, mais ce n’est pas elle qui écrit. C’est moi. D’ailleurs, je peux interchanger le je et le elle et ne pas expliquer pourquoi. Je suis dans une nouvelle dont le statut n’est pas clair. Est-ce que seulement je raconte une histoire? Qui sait ce qui en restera une fois la lecture finie?

Je suis presque certaine qu’elle aurait tout de même fini par vouloir réfléchir si sa mère lui avait préparé des biscuits. Ce n’est pas une opinion, mais une vague impression.

Impossible de le savoir. J’ai déjà dit que je mentirais, mais ce n’est plus du jeu si j’indique à quel moment je le fais. Si vous voulez lire une histoire simple, il y en a plein votre librairie. Le mode d’emploi vient avec. On les découpe en morceaux pour s’assurer que vous puissiez comprendre.

La mienne est compliquée. D’abord, je ne vous dis pas qui je suis. Prêtez attention au vocabulaire, ne me confondez pas avec une narratrice, une auteure, ou un personnage. La narration, à la rigueur, je pourrais l’assumer, mais vous verrez que je ne suis jamais certaine de rien. Il faut être patient.

Donc, peut-être que notre petite fille aurait réfléchi si sa mère avait été gentille, mais elle aurait aussi bien pu demeurer prisonnière de la bonté maternelle, de l’abondance de l’amour, et ne jamais sentir l’appel du beau et du bien. L’appel de l’idéal. Elle écrirait des histoires indignes, même de la paralittérature, dans lesquelles la mère se réveille d’un long cauchemar, s’excuse, la prend dans ses bras. Pleure beaucoup. Il faut qu’elle pleure beaucoup. Et c’est la fin.

On peut ajouter le succès de la fille. Comme épilogue. Si l’histoire se termine après avoir pleuré un bon coup et que le succès arrive enfin, c’est qu’on a été initié. On a surmonté des épreuves bien touchantes. On va maintenant devenir une personne à part entière.

L’idée est d’entrer dans le monde de la sécurité. On a établi ensemble, à force de se le faire enfoncer dans la gorge, que l’objectif de la vie est de trouver son trou. Peu importe le trou, on est tolérant.

Alors, qui es-tu petite fille, trouve-le. Vite. Montre que tu peux devenir docile, mais à ta façon. Il n’y a plus d’autres formes d’intelligence que de montrer sa docilité de façon originale.

Peut-être que la petite fille aurait aimé avoir des dons de couturière comme sa grand-mère paternelle. Eh oui, j’introduis un personnage sans aucune délicatesse. Dès lors, mon titre devient paradoxal, ambigu. Tout à fait comme il faut.

La petite fille est belle. Voilà une description. Je m’étais promis de ne pas en faire. Je ne m’y suis jamais intéressée en tant que lectrice. Quand je lis, j’entends. Je ne vois pas.

Elle est belle dans son coeur. Elle croit. Et cela est permis puisque ce n’est qu’une toute petite fille. Et puis, à quoi bon croire? C’est peut-être ici que la moitié des rares lecteurs qui ne l’auront pas encore fait vont décrocher. Tant pis.

Elle rêve d’une chose. Elle rêve à des valeurs élevées. Elle croit que les gens sont capables de sentiments élevés. Elle n’aime qu’une chose : la grandeur.

Si on revient à la psychologie, qu’elle rejettera, on peut affirmer qu’elle manque d’amour et qu’elle cherche à combler ce vide par des idéaux puérils. Vous savez ce que j’en pense maintenant. Mais ce qu’on sait d’elle, c’est qu’elle est toute petite et que sa mère est peut-être méchante. Que ce n’est pas une motivation suffisante pour aimer le bien comme elle le fait.

Alors pourquoi?

Et comment serait-ce possible qu’une petite fille maltraitée rêve de beauté, de grandeur, de bien, d’amour au sens purement altruiste, alors que l’autre, la mère, est justifiée dans sa méchanceté par les mêmes mauvais traitements? Il y a des limites à manquer de rigueur.

Cela ne se tient pas, ne s’est jamais tenu et ne se tiendra jamais. Elle aime parce que, comme la couleur de ses cheveux dont on se fout, elle est ainsi faite. Ou alors, elle a grandi, elle a fait des choix. Elle a décidé qu’elle avait assez attendu les preuves et que sa vie pourrait commencer le jour où elle prendrait une vraie décision.

Il faut qu’elle décide du statut de sa mère. Comment faire pour ne pas douter lorsqu’on est du sexe qui pardonne? C’est un autre thème central: le féminisme. Elle pardonne à sa mère d’être méchante, ce qui revient à ne pas prendre de décision. Mais peut-être pas tout à fait.

Les nuances sont trop souvent sous-estimées. Prenons donc un exemple puisque la littérature a comme attribut de faire sentir les choses par l’agencement savant de mots qui frappent. Notre petite fille est dans un état de vulnérabilité. Elle est malade. La méchanceté de sa mère assumée mais nuancée n’a pas suffi à empêcher la maladie de la dévorer. Elle doit prendre une décision sur le traitement qu’on lui offre. Elle est fatiguée, notre petite fille. Épuisée. Elle ne veut pas affronter sa mère et subir ses foudres. Elle est lucide aujourd’hui. Elle sait, elle devine que sa mère ne va pas bien et qu’elle va la faire payer.

Elle se rend tout de même chez sa méchante mère. S’assoit sur le bout d’une chaise, sans enlever ni souliers ni manteau. Elle tient son sac à main choisi avec goût (on croirait qu’un objet peut vraiment avoir du sens). Elle dépose seulement un sac en cuir, une vieillerie qui contient son outil de travail, fragile. C’est une métaphore. Elle prévient sa mère, son sac est fragile.

J’ajoute ici un dialogue pour faire plus vrai.

« S’il te plaît, n’y touche pas. Sans ce que ce sac contient, je n’aurai plus de revenus. »

Donc, elle est adulte maintenant.

Et sa mère donne un coup de pied au sac. Pour bien voir l’image, on peut penser à une petite fille sauf que, cette fois-ci, c’est la mère qui en est une. Même en petite fille donc, elle est méchante. À quel âge devient-on méchant par les abus des autres? C’est une question à laquelle je ne répondrai pas.

Notre héroïne change à ce moment précis. Son cerveau s’illumine. Elle se lève. Prend son sac. Sort de la maison de sa mère toute petite et méchante et range le sac dans sa voiture. Elle démarre et ne revient plus jamais. Voilà une fin qui laisse sans voix.

Est-ce que la petite fille devenue femme guérira ou pardonnera? Je crois qu’elle doutera.

 

 

Mélitza CHAREST est étudiante à la maîtrise en lettres, profil création. Romancière et dramaturge principalement, elle a un passé marqué par la recherche en art médiatique comme documentariste. Elle enseigne le français langue seconde tout en poursuivant sa démarche de création dans la sublimation de l'absurdité. Son premier roman, Risques élevés, a été achevé en 2017. Un second tome, Sacrifices féminins, est en cours d'écriture. En parallèle, elle a débuté l'écriture de sa troisième pièce de théâtre, Make it rain. Elle a également publié plusieurs nouvelles depuis 2012.