Regards critiques

« C’est plus fort que toi » : Tarquimpol nous explique comment faire rimer 'polyamour' avec 'patriarcat'

Marie-Pier BOISVERT

Serge LAMOTHE, Tarquimpol, Alto, 2007, 230 pages.

Serge LAMOTHE, Tarquimpol, Alto, 2007, 230 pages.

« La plume de Lamothe est toujours difficile à oublier, mais dans cette histoire d’amour utopique et impossible à la fois, elle est d’une dextérité et d’une qualité totalement admirable. Les phrases s’agrippent au cœur, à la peau, pour former autant d’îlots auxquels on veut s’accrocher pour comprendre la vie, l’amour, la mort…  »    Michel Vézina, Ici

 

J’aimerais commencer par vous avertir que l’auteure de la présente critique – moi, tiens – voue une haine sans mesure au roman dont il sera question. J’ai eu la fort mauvaise idée de l’intégrer dans mon corpus de maîtrise, et si après la première lecture je soupirais déjà de découragement, ben rendue à la sixième, je balançais entre rage suffocante et désespoir absolu.

Voici le résumé de la situation : je fais ma maîtrise sur la représentation du polyamour dans la littérature québécoise. Le polyamour, c’est « l’orientation relationnelle présumant qu’il est possible [et acceptable] d’aimer plusieurs personnes et de maintenir plusieurs relations amoureuses et sexuelles à la fois », avec le consentement de toutes les personnes impliquées. Mind-blowing, n’est-ce pas ?

J’ai choisi trois romans à analyser sur ce thème, dont Tarquimpol de Serge Lamothe, publié chez Alto en 2007. Ma rencontre initiale avec le roman était prometteuse… un peu comme quand on reçoit un message sans fautes sur un site de rencontre. La quatrième de couverture se lit comme suit :

Du Québec à la France, sur les chemins du cœur innombrables, Serge Lamothe tisse le récit d’une quête amoureuse et littéraire d’une grande finesse et s’interroge avec humour: « Peut-on vraiment, sans avoir à mentir, aimer plusieurs personnes à la fois, avec une affection et une tendresse égales ? » Alya, Laurie, René et Li Wei n’ont pas de réponse toute faite, ni de mode d’emploi pour vivre cette passion monstre, ce polyamour; mais tous sont prêts à tenter l’aventure de la tribu.

« Oh ! me suis-je exclamée, c’est écrit polyamour, noir sur blanc ! Je n’ai jamais vu ça au Québec ! MALADE. » J’ai plongé dans le roman à pieds joints, pensant que je me retrouvais sous l’égide bienveillante d’un visionnaire.

Quelle erreur.

 

« Autopsie d’un fiasco »

Deux détails importants avant de vous endormir avec le résumé du roman.

D’abord, le roman est entièrement écrit au « tu » : le personnage s’adresse à lui-même. Ensuite, le narrateur est aussi le personnage principal, et il n’est jamais nommé. Pour les bienfaits de mon analyse, je l’appellerai simplement le Narrateur.

Le roman s’ouvre donc sur le récent déménagement du Narrateur à Soyons, au sud de la France, avec son épouse Alya. Récemment divorcé de Zari, sa première femme, il n’est marié avec Alya que depuis quelques mois : c’est une amie à lui, Laurie, qui les a présentés l’année précédente. À Soyons, le Narrateur fait la connaissance de René, un vieil ami d’Alya, et quand Laurie vient les visiter, Alya décide d’essayer de la matcher avec René, mais c’est finalement le Narrateur qui rejoindra Laurie pendant la nuit. Ils seront découverts par Alya au matin, une énorme chicane s’ensuit, et le Narrateur se sauve à Paris. Pendant son absence, Alya débute une liaison avec René; quand le Narrateur revient, elle lui avoue son adultère, mais le couple décide de maintenir ces relations externes et d’adopter un modèle « ouvert ». À la fin du roman, les personnages le Narrateur, Alya, René, Laurie et Li Wei, l’amoureuse de Laurie constituent ce que le Narrateur appelle une « tribu ».

Je sais, c’est un long résumé. C’est aussi un criss de long roman.

Dans le chapitre de mon mémoire consacré à Tarquimpol, je parle de la structure de cette tribu, de leurs ententes, de la critique que le Narrateur fait de la monogamie, affectueusement appelée le « formidable piège à cons qui a pour but d’assurer la perpétuation de l’espèce. » (142) Mais dans cette critique, j’aimerais vous parler d’autres choses, de choses que les lecteurs et lectrices de Tarquimpol du moins, ceux et celles qui en ont fait l’éloge dans les journaux et revue et qui ont fait en sorte qu’il s’est retrouvé dans les finalistes du Prix des libraires en 2007 n’ont peut-être pas remarqué. Même si c’t’un peu évident.


« Tu aimes la compagnie des jeunes femmes. »

Here’s the thing : Tarquimpol est un roman sexiste, phallocentré et de piètre qualité.

J’aimerais tenir pour témoins, ici, les personnages féminins du roman. Le traitement médiocre qui leur est réservé se divise en deux : l’effacement de leurs voix et de leurs désirs ainsi que leur constante objectification.

D’abord, quand le Narrateur prête le micro aux femmes qui l’entourent, c’est pour parler de lui, pas d’elle(s). L’exemple le plus frappant de cette technique, c’est lorsque Laurie, après leur nuit ensemble, écrit au Narrateur « qu[’il] a beau la voir dans [s]a soupe, l’amour – du moins le [s]ien – n’est pas contagieux ». Quelle idée impensable : il raisonne rapidement qu’elle doit se « retenir » de l’aimer simplement parce qu’il est déjà en couple. Bien sûr, ça ne pourrait pas être parce qu’elle ne s’intéresse pas à lui, non. Il doit y avoir un obstacle, quelque chose d’autre.

En fait, le Narrateur n’a pas encore avoué à ses (!) femmes  qu’il « rêvai[t] d’elles deux dans [s]on lit. [Il] espérai[t] même les voir s’aimer. » (145). Ce fantasme du Narrateur, tellement classique que c’en est cliché, s’appelle dans les communautés polyamoureuses la quête de la Hot Bi Babe, ou HBB. On parle parfois aussi encore plus sarcastiquement de chasse à la licorne, une expression qui fait référence à l’idée qu’une femme bisexuelle qui tombe amoureuse d’un couple est carrément mythique. (À ce sujet, je vous invite à lire ceci.) À première vue, son rêve peut paraître magnanime : il ne veut pas seulement qu’elles baisent ensemble, il veut qu’elles s’aiment ! Quel homme altruiste. Or, il de s’agit pas de leurs désirs, mais du sien. Si elles s’aimaient, sa vie s’en trouverait infiniment simplifiée, puisqu’il aurait accès aux deux femmes d’une manière permanente, sans qu’elles ne soient blessées ou menacées par la présence de l’autre.

Récompense: répartie condescendante, yeux fixés dans votre décolleté, proposition de threesome.

Récompense: répartie condescendante, yeux fixés dans votre décolleté, proposition de threesome.

Mais que désirent-elles, ses (!) femmes ? Dur à dire, surtout considérant la narration doublement narcissique, le tu étant autoréférentiel. Par exemple, il dit de Zari qu’elle «  n’aurait jamais pu accepter qu[’il] aime une autre femme qu’elle. » (31), mais rien n’indique qu’il lui ait même posé la question. Et lorsqu’Alya se risque à lui parler du genre d’amour qu’elle veut – « Je veux de la poésie, je veux qu’il en reste assez pour vivre, assez pour s’en faire une armure contre la bêtise et l’insensibilité » – il l’accuse de faire « une autre crise de néo-romantisme à la con » (108).

Quant aux occasions où elles lui disent ce qu’elles désirent sexuellement ? C’est pour lui dire « moi aussi » : les désirs émanent d’abord de lui, et elles lui répondent au besoin. C’est à croire que les femmes de son univers sont malléables comme des pâtes à pain qui gonflent seulement quand il veut bien les réchauffer.

Ah, mais bien sûr qu’elles sont flexibles, ses femmes : elles n’ont pas de voix, mais elles ont de ces corps ! Je vous les cite en fleuve :

[Au sujet de Laurie] « Ses petits seins semblent fermes et ils sont, en tout cas, bien ronds ; tu les imagines couronnés de mamelons roses et lisses. » (21)
 
« La pensée de ce corps souple aux proportions parfaites s’arquant de plaisir sous le tien ne t’a jamais quitté » (107)
 
« Alya correspondait parfaitement à tes fantasmes sexuels les plus délirants et tu te serais bien envoyé en l’air avec elle ce soir-là. La conviction naïve de ses petits seins pointant vers le ciel et la manière gracieuse et innocente qu’elle avait de se frotter à Laurie te faisaient bander. » (22)
 
« […] ton mariage avec Zari ne signifiait plus grand-chose à tes yeux, même si Zari est une très belle femme, tu dois en convenir, et qu’elle a une peau cuivrée, un corps sombre et lisse, sans la moindre pilosité » (30)
 
[À propos de son ex, Véro] : « Tu constatais que certains côtés plutôt chouettes de sa personne avaient été préservés pendant ces années où tu l’avais un peu perdue de vue, comme cette somptueuse crinière noire […] et ce joli petit cul pourvu d’une chatte extraordinairement chaude et accueillante. »
 
[Lors d’un one-night à Paris] « Nadine à la peau si douce et aux seins si fermes » (137)

Ces citations en bloc laissent presque croire qu’on a affaire à un roman érotique. Ça aurait bien plus de sens : ces portraits pullulent alors que la description des personnalités de ces femmes est presque complètement absente. On ne peut que se désoler de les voir entièrement réduites à leurs seuls corps.

N’allez pas croire que ce roman parle de polyamour : ce que le Narrateur décrit, c’est un fantasme. La seule caractéristique polyamoureuse qu’il décortique avec talent, c’est la question de la jalousie. Contrairement à d’autres romans que j’ai lus avec le même thème, celui-ci ne comporte pas de One Penis Policy, ce contrat où un homme « permet » à sa femme de coucher avec d’autres femmes, mais pas avec d’autres hommes : comme nous l’avons vu, Alya a une liaison avec René, avec l’assentiment du Narrateur. Mais je refuse de « féliciter » le roman de cette réussite, parce qu’une réflexion sur la jalousie devrait aller de soi quand il s’agit de polyamour. D’ailleurs, si c’est un topos admis (voir Anne-Marie Dardigna ou encore Nancy Huston) que les hommes sont supposés être jaloux (surtout envers d’autres hommes), cette évidence découle directement d’une mentalité patriarcale où les femmes ne sont rien d’autre que des propriétés. Je ne peux donc me résoudre à applaudir Tarquimpol de représenter les femmes comme des objets, mais des objets « libres ».

L’apparition du mot « polyamour » dans ce roman est carrément insultante pour qui se revendique de cette orientation relationnelle. Un polyamour qui n’est pas féministe n’est pas grand-chose, de l’avis de plus d’une chercheuse (voir les publications d’Ani Ritchie et Meg Barker), puisqu’il ne ferait que reconduire les bonnes vieilles valeurs monogames, qui privilégient « les intérêts des hommes et du capitalisme, opérant à travers les mécanismes que sont l’exclusivité, la possessivité et la jalousie, tous regardés à travers les lunettes roses du romantisme » (Victoria Robinson).

Je termine sur un terrible constat, émis par le Narrateur, quant au pouvoir que les femmes (Alya, dans ce cas-ci) peuvent avoir sur lui :

À la fin, tu es sorti de tes gonds. Tu as dit des choses inutilement blessantes et stupides. Tu les regrettes, mais il est trop tard. Ce qui est insupportable, c’est de savoir qu’elle a cette emprise sur toi : qu’elle pourrait presque te pousser à lui faire mal. Tu ne te sens pas capable de vivre avec quelqu’un qui a sur toi ce sombre pouvoir, qui t’entraîne sur cette pente ou même, simplement, assume que tu pourrais l’y suivre.

BEN SÛR. C’est pas de sa faute, le pauvre. Victime de la passion qu’il éprouve pour sa douce, il sent que son self-control lui glisse entre les doigts. Il l’aime trop, et qui aime bien, châtie bien, n’est-ce pas?

Le genre de dude qui dirait à un jury: « Elle l’a cherché, elle portait une minijupe / Elle était trop belle, je pouvais pas lui résister / C’était plus fort que moi. »
 

« La faune littéraire québécoise »

Je le disais en introduction: le roman a été finaliste au Prix des libraires. Quant aux revues critiques, d’abord, Québec français en parle en ces termes: « Avec Tarquimpol, Serge Lamothe signe un roman qui plonge le lecteur dans un mystère qui prend une dimension quasi-mystique. Cela est d’autant plus louable que la quête de vérité est associée à une réflexion d’une rare acuité sur l’amour, la fidélité, le plaisir, la mort et l’écriture. »

Nuit blanche susurre que: « L'art de Lamothe réside dans la jonction des deux trames narratives et dans sa façon de rendre les interrogations de l'écrivain, sans lourdeur aucune, en joignant sobriété et richesse pour décrire un pan de l'histoire, véridique ou fantasmé. »

Lettres québécoises y va d’un peu moins d’éloges, mais quand même : « Je retrouve des qualités dans Tarquimpol, notamment l'intelligence, la culture et, plus particulièrement, une heureuse distribution de la narration sur un grand nombre de sites spatiotemporels. [...] Mais quelque chose s'est un peu perdu, du côté de l'imagination et du libre jeu de l'invention. »

Et je vous invite à relire la critique du Ici, tout en haut. Des éloges dithyrambiques, à tout le moins.

Je ne suis pas seulement étonnée que ce roman ait été bien reçu par la critique, je suis fucking inquiète. Je peux leur pardonner d’avoir été distraits par l’exotisme du concept polyamoureux, oui. Et oh, une narration au tu : déstabilisant à souhait. Mais pas besoin d’un cours en gender studies pour se poser des sérieuses questions sur le traitement réservé aux femmes dans ce roman.

Je ne peux que conclure que les critiques littéraires québécois ne savent pas lire un roman avec un œil féministe. (Ma directrice de mémoire dirait sûrement que je suis crissement naïve d’avoir cru le contraire.)

Cela dit, peut-être que la représentation adéquate des personnages féminins où celles-ci, pour paraphraser Rebecca West, s’expriment tant et si bien qu’on peut les différencier d’un repose-pieds ne fait pas partie de la liste des critères qui font un « bon roman ».

Peut-être qu’il est temps de refaire cette liste.

Peut-être qu’il est temps d’entendre d’autres critiques.

 
mpb

Adepte de mode des années 50 mais pas des bigots de la même époque, Marie-Pier BOISVERT a de la difficulté à modérer son cerveau bilingue, son intake de café et ses références à François Pérusse. Elle a déjà pensé que son chat était Dieu. Sa Jetta s’appelle Noune. Elle fait une maîtrise en création littéraire, des fois. Elle veut réorganiser les meubles chez elle, tout le temps.

 

Bibliographie choisie

BARKER, Meg (2005), « This is my Partner, and This is my . . . Partner’s Partner : Constructing a Polyamorous Identity in a Monogamous World », Journal of Constructivist Psychology, p. 75 à 88.

BARKER, Meg (2013), Rewriting the Rules : An Integrative Guide to Love, Sex and Relationships, New York, NY, Routledge, 194 p.

CHAUMIER, Serge (1999), La Déliaison amoureuse : De la fusion romantique au désir d’indépendance, Paris, Armand Colin, 256 p.

RICH, Adrienne (1981), « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles questions féministes, Paris, n° 1, p. 15-43.

RITCHIE, Ani et Meg BARKER (2006) « ‘There Aren’t Words for What We Do or How We Feel So We Have To Make Them Up’ : Constructing Polyamorous Languages in a Culture of Compulsory Monogamy », Sexualities, vol. 9 (5), London, SAGE Publications, p. 584-601.

RITCHIE, Ani et Meg BARKER (2007) “Hot bi babes and feminist families: Polyamorous women speak out”, Lesbian and Gay Psychology Review, vol. 8 (2), pp. 141–151.

ROBINSON, Victoria (1997), « My baby just cares for me : Feminism, heterosexuality and non-monogamy », Journal of Gender Studies, vol. 6, no 2, p. 143-157.

SHEFF, Elisabeth A. (2005), « Polyamorous Women, Sexual Subjectivity and Power »,  Journal of Contemporary Ethnography, p. 251-283.

SHEFF, Elisabeth A. (2013), The Polyamorists Next Door: Inside Multiple-Partner Relationships and Families, Lanham, MD, Rowman & Littlefield Publishers, 324 p.

TERNAUX, Catherine (2012), La polygamie, pourquoi pas ?, Paris, Grasset, 137 p.