Arts textuels

Les jambes de coton

Pierrette DENAULT - Gagnante du concours Été 2019, catégorie Arts textuels

Après le drame, Sophie était restée seule dans la maison au bord du lac malgré les réticences du voisinage et de la parenté, malgré les supplications de son fils unique, qui voulait qu’elle s’en vienne vivre avec lui à New York. Come on, mom, je t’achèterai un condo dans Manhattan. Tu te feras une vie nouvelle, tu iras au concert, à l’opéra, au théâtre. Elle n’avait pas voulu partir.

Elle tenait à faire la paix avec le lac. Ce voleur d’homme.

***

Ce soir-là, ils avaient prévu souper à quatre sur la véranda. Elle avait cuisiné toute la journée – pour elle, chaque repas serait toujours prétexte à la fête. Elle avait le souci du détail, aimait mettre les petits plats dans les grands, après tout, disait-elle à qui voulait l’entendre, on est fille de bourgeois et on l’assume. Le chef Ricardo pouvait aller se rhabiller : son osso bucco à lui n’irait jamais à la cheville du sien et sa gremolata à l’orange récoltait toujours des éloges. Tonio avait mis la main à la pâte lui aussi. Repassé la nappe brodée de fils d’or, nettoyé les couverts en argent, cuit l’orzo. Il leur fallait faire les choses en grand : Lucas avait annoncé qu’il viendrait accompagné.

Une première.

Il y a vingt ans, il avait ouvert sa galerie dans le SoHo, travaillait depuis comme un forcené, passait en coup de vent entre deux avions. La peinture l’avalait tout entier. Ils ne lui en tenaient pas rigueur; ils avaient fait pareil à son âge. Il venait seul, toujours. De là leur enthousiasme quand il leur avait annoncé qu’il emmenait quelqu’un de very very close. Depuis ils spéculaient tous les deux : une fiancée rencontrée en terre étrangère? une artiste comme lui? une amie d’enfance?

Quand la voiture s’était pointée au fond de l’allée, ils avaient accouru, attendris. Leur Lucas fonçait sur eux à grandes foulées : on aurait dit un adolescent un peu gauche qui se débattait avec des bras et des jambes qui ne lui appartenaient pas. Leur fils enfin là. Fine quenouille d’automne, belle tête rousse encadrée d’une tignasse hirsute – pas moyen de démêler cette crinière-là, avait-elle confessé à l’enseignante qui avait accueilli le petit lors de son entrée à la maternelle, il faudrait s’y faire. À quarante ans la tête n’avait pas changé.

Derrière Lucas traînait une longue araignée. Jeune vingtaine. Crinière mauve, regard charbonneux, le visage fermé comme une huître. Même pas une petite brèche dans l’armure. De toute évidence, cette fille voulait être ailleurs. Présentations brèves. Mom, dad, voici Amy. Regard ailleurs, hi glacé. Amy, please meet Sophie and Tonio. Elle lisait dans leurs pensées. Pouvait presque entendre les commentaires de la femme : pour une première rencontre, elle aurait pu se maquiller discrètement, enfiler des sandalettes, des vêtements colorés… Pas cette mascarade d’Halloween, pas ces yeux au khôl et ce corset noir lacé sur une longue tunique, noire elle aussi.

Pour échapper au malaise, Lucas l’avait attrapée par la taille et lui avait proposé d’aller tout de go saluer le lac. D’une main ferme, elle s’était détachée et avait pris les devants à la course. Dans l’escalier, les Doc Martens cognaient à chaque pas. Sophie, offusquée, avait tourné les talons : cette Amy était loin de lui plaire. Elle était si bizarre, si jeune. Trop jeune.

À la brunante, Tonio les appelle. C’est l’heure de se mettre à table. L’invitée est végétalienne – Lucas a complètement oublié de les prévenir. Cette bouffe, c’est à vomir. Ces bourgeois, à vomir aussi. Ils rigolent, pas elle; ils boivent, pas elle; ils s’empiffrent, pas elle. Elle, elle farfouille dans son assiette, se contente de picorer quelques grains d’orzo avant d’annoncer, dans un grand fracas d’ustensiles et de chaise renversée, qu’elle descend se baigner, qu’elle s’emmerde à mourir, que tout l’écœure ici. Ses yeux dans ceux de Lucas, des dagues. Il ne dit rien. Il la connaît trop bien, elle serait capable de leur balancer la vérité sans ménagement juste pour le faire suer. Il ne dit rien parce qu’il voit s’ouvrir la fenêtre : enfin il va leur dévoiler un secret qu’il leur cache depuis longtemps. Amy est leur petite-fille.

Sophie avait été la première à réagir. Elle était entrée dans une colère noire, s’était versé trois doigts de cognac, médusée. Comment avait-il pu leur cacher ça? Pourquoi n’avoir rien dit? Qui était la mère, où était-elle? Les réponses de Lucas l’avaient vite calmée. Elle regrettait déjà son accueil vide, méfiant. Quel gâchis! Tout ce temps perdu.

Au dessert, Tonio descend la chercher. Sur le deck tout est noir : les bottes et les collants, la tunique et le corset, le slip. Le pédalo a disparu au large. Silence pénétrant. Pas le moindre clapotis ni même la complainte d’un ouaouaron. C’est un soir lisse. Un soir à apprivoiser une petite-fille. Tonio, inquiet, scrute l’onde. Il appelle appelle appelle puis plonge.

Il ne remontera jamais.

***

Les semaines suivant la mort de Tonio, Sophie avait erré dans un brouillard poisseux. Partout dans la maison montaient l’écho de sa voix traînante, son accent du sud, les surnoms dont il l’affublait quand elle le boudait, et qui la faisaient rire aux éclats. Sa peau lui manquait; son odeur, son corps tout entier. Comment arriverait-elle à tenir sans lui? D’une pièce à l’autre, elle se déplaçait à petits pas mous se demandant si ses pauvres jambes de coton pourraient la soutenir encore longtemps dans sa quête. Le dimanche soir, la voisine se pointait avec un plat à partager. Elle donnait des nouvelles du quartier – unetelle avait eu des jumeaux, l’autre le zona, sa nièce louait son chalet pour l’été, l’association des propriétaires organiserait un pique-nique en blanc en août – elle parlait d’un livre qu’elle avait lu, d’une série publiée sur Netflix, du film de Chokri dont elle oubliait toujours le titre; elle jasait de la pluie et du beau temps, jamais de Tonio.

Puis, un jour, alors qu’elle se préparait à dîner, Amy était apparue. On aurait dit un chat abyssin.

 

Quand elle n’est pas en train de lire, Pierrette DENAULT plonge en apnée dans son imaginaire. Parfois elle remonte à la surface avec des éclaboussures d’enfance ou avec des noyés. Retraitée de l’enseignement, elle est membre de l’Association des auteures et auteurs de l’Estrie. Quelques-unes de ses nouvelles ont fait l’objet de lecture publique et/ou ont été publiées dans les revues Moebius, Virages, XYZ et Jet d’encre. Après avoir fait partie longtemps de l’équipe de Sors de ta bulle, son plus grand bonheur est aujourd’hui de collaborer au Journal de rue de l’Estrie.

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